En football, les plus belles sagas s’écrivent parfois sur un malentendu. Ou plutôt, sur un piège amical savamment orchestré. Lorsque Mamadouba Sylla « Gaucher » pose ses valises à Kankan avec ses collègues instructeurs locaux de la CAF, il ne vient que pour une courte session de formation d’entraîneurs. Il repartira finalement cinq ans plus tard, après avoir profondément marqué l’histoire du club kankanais.
À cette époque, le Milo FC végète en deuxième division. Depuis treize longues années, le club de Kankan piétine en Ligue 2, malgré les moyens considérables investis par ses dirigeants. Désespéré, le président du club d’alors Sory Doumbouya se rend à l’hôtel où séjournent les formateurs pour demander de l’aide et trouver enfin l’homme capable de sortir son équipe de cette interminable attente.
C’est là que le piège se referme sur Gaucher.
« On était partis à Kankan pour former les entraîneurs. On était quatre. On était à l’hôtel (…) et le président du Milo à l’époque est venu nous trouver. Il s’est adressé à Lappé, parce que moi, j’étais pas là-bas, pour lui demander de l’aider à avoir un entraîneur, parce que ça faisait 13 ans qu’ils étaient en Ligue 2. Il avait dépensé énormément d’argent et il ne savait pas comment son équipe pouvait accéder à la Ligue 1.
Lappé lui a dit : « Le seul qui peut vous aider, c’est celui qui est arrêté là-bas, là. » D’accord. « Mais comment l’aborder ? Parce qu’il va pas accepter. » Ils m’ont appelé et m’ont posé le problème. J’ai dit : « Non, on va laisser Leandro (Mohamed Lamine Sylla NDLR) ici, c’est le plus jeune. » Lappé a dit non. Entre Pélé Diop, paix à son âme, Lappé et moi, il y a des codes.
Il m’a dit : « Kôla (en français Gaucher NDLR), c’est toi qui peux. » (rires) Dès qu’on prononce ces codes-là, on fléchit. Il m’a dit : « Kôla, c’est toi qui peux faire ça, il faut nous sauver. » Oui. D’accord. Donc, même ma femme n’était pas informée. Et c’est lui qui a pris le téléphone, il a appelé ma femme, il a expliqué à ma femme, il a donné le téléphone au président du Milo qui a parlé avec ma femme, et ma femme a donné son accord.
Donc, je suis resté… J’ai descendu mes bagages qui étaient déjà dans le véhicule… C’est un kidnapping ! (rires) Mais ce qui était ridicule, on m’a dit : « Non, c’est pour deux semaines seulement, le temps de mettre en place l’équipe et tu retournes à Conakry. » Mais comme Lappé, bon, on se connaît, il m’a dit : « Kôla, je reviens souvent t’assister », j’ai dit : « C’est pour me laisser ici, il faut partir. » Donc, j’ai fait deux semaines. Deux semaines après, on m’a dit : « Non, il faut terminer le mois là. » Après trois semaines, on m’a dit : « Non, il faut terminer la première phase du championnat, après vous allez partir. » C’est comme ça que j’ai fait cinq ans à Kankan. C’était une occasion de prouver aux techniciens guinéens ce dont je suis capable. Je me suis installé à Kankan », raconte aujourd’hui celui qui est sélectionneur adjoint du Syli national de Guinée, Mamadouba Sylla « Gaucher ». C’était dans l’émission les Prolongations sur Africasport TV.
Ce qui devait être un simple dépannage de quinze jours se transforme alors en un immense défi personnel. Piqué au vif, Gaucher prend les commandes du Milo FC et se lance à la recherche de joueurs capables de répondre à ses exigences. Il arpente notamment les tournois informels de Kankan, dont le Cafik, à la recherche de jeunes talents encore méconnus. Peu à peu, il façonne un groupe compétitif et ambitieux.
La suite s’inscrit dans l’histoire du club.
Dès sa première année, le technicien met fin à la longue traversée du désert du Milo FC et conduit le club de Kankan en Ligue 1, après treize années passées en deuxième division. La saison suivante, l’équipe franchit un nouveau cap avec une qualification historique pour une compétition africaine.
Mais Gaucher ne s’arrête pas là. Sous sa direction, le Milo FC décroche également son premier titre de champion de Guinée, consacrant une ascension spectaculaire pour un club qui semblait condamné à s’éterniser en Ligue 2.
Deux semaines annoncées, cinq années passées à Kankan, une montée en Ligue 1, une qualification africaine et un premier titre de champion de Guinée. Ce qui ressemblait au départ à un simple « kidnapping » amical est finalement devenu l’une des plus belles histoires de la carrière de Mamadouba Sylla « Gaucher ».
Un « kidnapping » que les supporters de Kankan ne regretteront certainement jamais.


